Tu te souviens…
Tu te souviens comment il y a bien longtemps,
Tu avais résumé la vie,
Au détour d’un sacré spectacle de ton enfance,
Cette histoire de l’équilibriste…
Tu avais même imaginé
Son doigté sur la corde
Comme si c’était le tien.
Un moment fugitif de gloire
Pensait-tu,
Et pourtant
Il n’en était rien.
Tu avais entendu
Ces haleines du public,
Retenus,
Vertes de peur,
Prises par le vertige,
Le vertige de tous ces regards
Retenant leurs souffles
Pour ne pas faire vaciller
Ce tout petit athlète
Qui jouait sa vie,
Cette vie de rien du tout,
Suspendue,
Et qui pourtant les concernait tellement,
Parce que c’était la leurs qu’il jouait.
Cette vie portée sur le fil du rasoir,
Sur cette petite corde de rien du tout,
Cette corde de violoniste,
Avec ce vide tellement grand,
Qu’il résumait tout
A lui seul.
Tu te souviens de ces regards
Happés
Contrits
Tenaillés
Par cette existence qui se signait.
Tu te souviens de cette haleine
De la foule,
Pantelante,
Vibrante,
Implorante.
Tu te souviens de leurs regards
Perdus
Lorsque la corde se déjoua
Et que le pied glissa
Et de cet immense soupir de soulagement
Lorsque le pied
Repris pied
Sur la corde.
Tu te souviens
De tous ces visages
Presque torturés
Dont chacun des gestes
De l’artiste,
Happaient toute leur attention
Au-delà de l’imaginable,
Comme si leurs propre existence
Etait en jeu…
Et il y eut
Le milieu,
Le milieu de la corde,
Là où elle se balance,
Il n’y avait pas besoin de deviner
Tout le monde savait..
Tout le monde savait
Que l’artiste jouait sa vie
Pour un rien,
Une pression folle,
Inouïe,
Insoutenable,
Ces gestes prompts,
Vifs
Comme l’éclair,
Contre une petite corde
Qui tremblait,
Devant l’artiste qui tremblait
Lui aussi…
Des pas justes
Qui ne pouvait même pas
Souffrir le luxe
D’un calcul,
Seulement
Ce souhait
De parvenir vivant
De l’autre côté.
Et ce milieu de la corde,
Et ce balancement,
Terrible..
Je me souviendrais toujours
De ce visage
Plein d’effroi,
Qui affrontait sa vie
Sous les feux de la rampe.
Mais pourquoi faisait-il cela
Ce disait tout le monde ?
Et c’était bien pourtant cela
Le spectacle…
Pour une fois rien n’était joué d’avance !
La corde se balançai,
L’artiste immobile
Essayait d’apprivoiser la corde
Comme lui-même.
Il fallait sentir ce balancement
Pour l’accompagner.
Mais ou étaient les gestes techniques..
Dont chacun aurait voulu
Qu’il soient là
Pour le sauver ?...
Mais en même temps
Cette absence
Etait pleine
Et immense.
Cette corde qui se balançait
Et qu’il apprivoisait sous nos yeux…
Cette force du risque
Que nous ne pouvions qu’affronter
Qu’à distance,
Qu’à travers lui…
Cette vie
Qu’il nous donnait
Parce qu’il la remettait en jeu
Sous nos yeux…
Il fallait qu’il vive,
Pour nous- même !
Alors nos regards
Devenaient hagards
Parce que nous n’en savions rien.
Nous ne savions rien de l’existence.
Nous ne savions rien de notre propre existence,
De ce qui la dénoue
Ou de ce qui la ruine.
Je me souviens encore de cette peur
Qui se lisait sur sa sueur
De ses gestes glissants
Qui auraient du le tuer.
Mais il se donna à cette corde,
A cette corde devenue magique.
Car tout était joué
Dés lors,
Et nous le savions,
Elle était devenue sa mort
Et sa vie,
En un si bref instant
Que cela nous dérouta.
Ce balancement,
Et son ampleur,
Qui avait pu conjurer
Le vertige
Par son mouvement,
Sans pour autant rien dénier
De la force du vide,
Cette respiration
Retenue,
Au bord du vide,
Comme un apaisement,
Et ce silence…
Puis ces gestes nouveaux,
Lestes,
Qui effleuraient la corde
Sans même la toucher,
Des gestes venus d’ailleurs,
Innés,
Donnés…
Miraculeusement…
L’artiste s’était envolé,
Au delà de lui-même
Et de nous.
Il s’arrêta pourtant dans sa course,
Nous regarda
Pour la première fois
Et la dernière.
Je me souviendrais toujours de ce regard,
Un regard sans appel,
De celui qui a joué sa vie
En la donnant en spectacle,
Notre propre spectacle.
Ce regard disait si frontalement
Que la vie n’est pas un jeu.
Une tension
Où ce joue notre existence,
Ne se déjoue pas,
Elle s’affronte,
Sur le fil du rasoir
Au bord du vide,
Sans faux-semblants,
Au risque de se perdre,
Disaient ces yeux
Que personne
N’osaient
Ni ne pouvaient affronter.
Et il en fut ainsi..
Bien plus tard
Je reformula ce « blizzard ».
Cet artiste
A la limite de soi-même
Que nous aurions tous aimés être
Pour nous concevoir enfin nous-même,
Mais dont nous n’avions jamais eu ce courage…
Apprendre la maîtrise de nos gestes
Pour que tel un funambule
Nous traversions sans tracas la courbe
Vertigineuse de notre existence
Sans même nous en rendre compte,
C’était tout ce qu’il nous restait…
C’était stupide !
Et c’était faux !
Et il a fallu qu’un petit équilibriste
De rien du tout
M’en donne la leçon,
Pour le croire !
Que pouvait-il m’apprendre de l’existence ?
Qu’il n’y avait pas de dérisoire qui tienne
Devant la force de ce que l’on donne de soi..
Il n’y a que cette force de se donner
Qui compte sur le fil du rasoir
Elle n’enlève rien au vide
Et à la peur.
Elle rend au vide et à la peur
Leurs genèse
Leurs fondements
Leurs pleins droits
Qu’il nous faut
Apprivoiser.
La maîtrise de soi,
C’est tout le contraire,
Il n’y plus rien à apprivoiser,
Il ne s’agit que de dominer,
D’ignorer,
De dédaigner,
Royalement
Le vide et la peur,
De dénier
Cette densité
Et cette profondeur
Qu’ils nous offrent,
Et sans lesquelles
Nous n’aurions même plus
D’existence,
Même plus de dimension
Même pas d’assise…
Car c’est bien
Dans cet ailleurs,
Dans cette tension,
Dans ce grand écart,
Incommensurable,
Que la vie et la mort
Créaient,
Ensembles,
Dans ce vide inimaginable
qu’elles esquissent
Et construisent,
Avec cette connivence
Sans détours,
Que tout ce joue
Et ce dénoue.
Cette « virtualité »,
Que nous apprenons seulement
Un peux mieux
A connaître
Aujourd’hui…
Elle est si grande
Et incalculable
Cette différence
Qui sépare
L’équilibriste
du funambule…
Ils sont aux antipodes,
L’un de l’autre.
Pourtant,
Ils sont tous deux
Un challenge affirmé de nos vies,
Et ils se ressemblent tellement,
Qu’il est si difficile d’en faire la différence…
Ils sont tous deux une porte de ce challenge,
Là où il se dessine
Et se décide,
Là où il naît
Ou bien se plagie…
Là où il se joue
Ou se fracture….
Là où il se ruine
Ou se déjoue…
Car même jouée,
Toute ressemblance,
Ou toute parodie,
De tout défi
Porté
Au bord du vide,
N’apporte rien,
Car il ne peut avoir de prise
Sur le dérisoire qui constitue nos vies.
On ne peut y jouer un simulacre,
Même le meilleur qui soit.
Le vide ne se traverse pas
Ni ne s’efface,
Par la maîtrise d’un geste
Comme de toute une vie,
Il est un face à face !
Il s’apprivoise seulement…
Il n’y a pas d’impasse qui tienne
Pour se déjouer du dérisoire,
Sans affronter ce vide qui l’institue…
Car cette fragrance enivrante du vertige,
Perçue au bord du vide,
Qu’elle soit dominée
Ou apprivoisée
Nous donne rendez-vous de toute façon
Aux portes de l’abîme.
Et il vaut mieux l’avoir apprécié
A sa juste valeur,
Avant,
Pour ne pas être mis en porte à faux,
Ébranlé,
Ou pris au dépourvu,
Dans ce face à face ultime,
Si bien dessiné
Et trop bien précisé,
qui nous attend tous :
Une seule inconnue,
Face à une toute petite équation
De rien du tout…
Cette toute petite équation
Devant laquelle
Nous développons pourtant tant d’ardeur…
C’est ainsi
Que devant la mort,
La vie s’imagine
Et se délie,
S’ébroue
Et s’enflamme,
Puis s’élabore,
Se transcris,
Se dénoue,
Et se déjoue,
Et se décline…
Pour se résumer
Et se transmettre,
Pour devenir concise,
Et se résoudre.
Il n’y a pas de passage
Ni d’égalité
Mais une virgule…
Une virgule
Si difficile à poser
Devant l’inconnue,
Celle d’admettre
Une égalité que l’on croit pouvoir
Ou devoir tenir,
Mais que l’on ne mesure pas,
Et qui pourtant s’impose…
Il suffit pourtant d’une virgule
Pour la déjouer,
Ou s’en jouer…
Une petite virgule
De rien du tout
Pour nous ponctuer
Et nous résoudre
A travers elle..
Cette toute petite virgule,
Qui joue sa vie
Sur une corde de violoniste…
Et qui l’affronte
Sans gageurs…
Il n’y a pas d’égalités
Devant la mort
Ni d’équations qui tiennent…
Il n’y a qu’un résumé
Qu’une virgule concise,
Incisive,
Qui puisse l’affronter…
Et la deviner,
Pour pouvoir l’admettre.
AR le 19 sept. 2002, UA POU